L’enseignement public dans la rue en Espagne

vendredi 10 mai 2013
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(Le Monde) Madrid, correspondance.

De la crèche à l’université, parents, élèves et professeurs étaient appelés à participer à la grève générale de l’enseignement, jeudi 9 mai, en Espagne. Des milliers de personnes ont manifesté dans tout le pays contre le projet de réforme de la loi de l’enseignement que le gouvernement devait initialement présenter vendredi en conseil des ministres. Plus généralement, leur colère s’est déversée contre les mesures de rigueur et les coupes budgétaires qui ont réduit le budget de l’éducation de plus de 6 milliards d’euros en deux ans.

Selon les syndicats, la grève a été suivie par 70 % des enseignants et 90 % des étudiants universitaires. Ces taux de participation ont été abaissés à 20 % par le gouvernement. Mais dans les rues de Barcelone ou de Madrid, impossible de nier le succès de l’appel lancé par les syndicats et les associations réunis dans la plate-forme pour l’école publique.

Dans la capitale, une marée verte, la couleur des tee-shirts en faveur de « l’éducation publique pour tous », a inondé le paseo du Prado et la rue Alcala pour venir crier sa colère sous les fenêtres du ministère de l’éducation et demander la démission du ministre, José Ignacio Wert. Sur les pancartes bariolées portées par des lycéens, des maîtres d’école ou des professeurs d’université, les slogans témoignaient de la crainte générale de voir l’éducation publique se dégrader ou être privatisée à son tour, après une partie de la santé publique. « Seule l’éducation publique garantit l’égalité des chances », « Si nous sommes l’avenir, pourquoi vous nous traitez mal ? », « Le pire ennemi d’un gouvernement corrompu est un peuple cultivé », pouvait-on lire sur ces pancartes.

RÉORIENTATION PRÉCOCE DES ÉLÈVES EN DIFFICULTÉ

Théoriquement, l’objectif de la loi organique d’amélioration de la qualité éducative (Lomce) est de résoudre un problème reconnu par tous en Espagne : celui du taux d’abandon scolaire, de 24,9 %, l’un des plus élevés de la zone euro. Pour cela, elle mise notamment sur la réorientation précoce des élèves en difficulté vers des filières professionnelles, dès 14 ans, le développement de la compétition entre centres scolaires et l’augmentation du nombre d’examens que les élèves devront passer pour poursuivre leur cursus scolaire.

Des mesures « élitistes » selon les manifestants. « Cette nouvelle loi va diviser les élèves et créer des ghettos pour les enfants qui ont parfois simplement besoin de plus de temps pour acquérir les connaissances de base », critique Pilar Fernandez, enseignante à la retraite.

Fini le temps où la loi, celle de 1983, définissait l’éducation comme « un moyen de transmettre des valeurs », de « développer la cohésion sociale », « le respect des différences » et « l’exercice de la citoyenneté responsable, libre et critique ». La Lomce prétend « améliorer le niveau éducatif des citoyens pour leur ouvrir les portes de postes de travail hautement qualifiés, (...) un pari pour la croissance économique et un avenir meilleur ». Le texte introduit aussi une série de changements qui risquent, selon les syndicats, de créer « un enseignement public low cost », tels que l’augmentation des heures de cours ou du nombre d’élèves par classe. Ces mesures ont déjà été introduites dans la région de Madrid, sorte de laboratoire à grande échelle pour le Parti populaire (PP, droite, au pouvoir).

« ON NOUS A IMPOSÉ DEUX HEURES DE COURS EN PLUS PAR SEMAINE »

« Ces deux dernières années, le nombre d’enfants de 2 et 3 ans de ma classe est passé de 18 à 20, et ils veulent encore l’augmenter à 21 alors qu’on nous a supprimé une partie du personnel de soutien, témoigne Nuria Gonzalez, 29 ans, professeur dans une crèche du privé sous contrat (les crèches sont intégrées dans le système éducatif). On ne peut pas prendre soin correctement de si jeunes enfants dans ces conditions. » Parallèlement, le salaire de la jeune femme a été réduit de 200 euros, passant de 1 000 à 800 euros mensuels et les frais d’inscription ont doublé pour les parents.

« On nous a imposé deux heures de cours en plus par semaine : c’est du temps en moins pour nous occuper de la bibliothèque, faire des dédoublements de classe afin d’aider les élèves en difficulté ou organiser des sorties extrascolaires », regrette Maria Luisa G., enseignante de 58 ans dans une école primaire du quartier populaire de Vallecas, dans la banlieue de Madrid. « Les quinze premiers jours, les enseignants malades ou absents ne sont pas remplacés », peste de son côté Maria Varas, parent d’élève.

L’ÉDUCATION POUR LA CITOYENNETÉ SUPPRIMÉE

Derrière elle, un cortège d’étudiants et de professeurs manifeste sous une banderole « contre la privatisation de l’université d’Aranjuez ». Composé de trois facultés, ce centre universitaire qui accueille près de 2 000 étudiants pourrait fermer ses portes ou être privatisé si se confirment les plans dévoilés la semaine dernière par le recteur. « On nous a dit que le campus n’était pas viable économiquement, mais l’éducation ne doit pas répondre à des critères de rentabilité, soutient Tomas Zarza, professeur d’audiovisuel de 47 ans venu manifester avec ses deux enfants de 6 et 10 ans. Tout ceci est notre présent, mais c’est aussi leur avenir. C’est eux qui vont en pâtir. »

Seul le PP devrait soutenir la Lomce au Parlement. L’opposition socialiste critique un texte qui favoriserait « la ségrégation, la privatisation et la religion ». L’éducation pour la citoyenneté, une matière introduite en 2006 par le gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero comme alternative aux cours de religion, devrait être en effet supprimée et remplacée par celle de « valeurs culturelles, sociales et éthiques », comme le demandait l’Eglise.

« PLUSIEURS DE MES AMIS ONT DÛ ABANDONNER LA FAC »

Les partis nationalistes régionaux critiquent quant à eux la « recentralisation » à laquelle procéderait la réforme car elle augmente le nombre de matières imposées par l’Etat au détriment de celles choisies par les régions et, surtout, parce qu’elle remet en cause le modèle « d’immersion linguistique » en vigueur en Catalogne, c’est-à-dire un enseignement complètement en catalan dans le public et le privé sous contrat. Le ministre de l’éducation, José Ignacio Wert, qui avait tenu des propos polémiques en déclarant vouloir « espagnoliser les jeunes Catalans », a en effet annoncé que la Lomce garantira l’enseignement principal en castillan pour ceux qui en feront la demande.

Dans la soirée, le ministre de l’éducation a annoncé qu’il repoussait finalement d’une semaine la présentation de la Lomce en conseil des ministres. A-t-il été sensible aux cris venus de la rue ? Comme celui de Juan Montes, 22 ans, étudiant aux beaux-arts, à Aranjuez. Il ne comprend pas pourquoi, alors que 57 % des jeunes sont au chômage, le gouvernement rend plus difficile l’accès à l’éducation : « Les frais d’inscription ont doublé. Les bourses de doctorat ont été réduites. Plusieurs de mes amis ont dû abandonner la fac alors qu’il n’y a pas de travail. D’autres sont partis à l’étranger, comme mon frère, ingénieur, qui vit en Allemagne depuis deux ans. »

Lui aimerait rester « pour lutter ». « Je vais me former et j’espère que dans un futur pas trop lointain, la société me fera une place. »


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Québec - La question épineuse du redoublement

mercredi 15 juillet 2009

L’interdiction du redoublement passée dans les mœurs scolaires québécoises pèse lourd sur le niveau des élèves qui entrent au secondaire
« Plusieurs élèves passent au secondaire sans avoir les acquis et je ne parle pas de petites faiblesses. Je parle de graves lacunes. » Cette parole d’enseignants n’est pas rare car ils commencent à récolter les – mauvais - fruits d’une réforme dont le maître mot est : pas d’échec possible. Même si l’interdiction du redoublement n’est pas officielle, elle est passée dans les faits. 2% seulement des élèves redouble la sixième année de primaire (l’année qui précède l’entrée en secondaire ou collège dans le système français). Mais à force de faire passer des enfants en échec scolaire sans les aider, la situation est devenue difficile en première année de cycle secondaire. Une des conséquences de cette baisse de niveau est le départ des bons élèves dans le privé : 30% des élèves choisissent des établissements secondaires dans le secteur privé ou dans les écoles élitistes du public. Résultat : les établissements normaux se retrouvent avec une forte concentration d’élèves en difficulté. Pour enrayer la spirale des lacunes et de l’échec scolaire, les spécialistes appellent à se concentrer sur la lecture, quitte à réduire le volume horaire d’autres disciplines. L’apprentissage de la lecture est un bon moyen pour repérer les failles dans les mécanismes d’apprentissage.
La Presse, www.cyberpresse.ca, 22 juin 2009

J’ai 17 ans et je suis exclu car j’ai fait blocage contre Darcos

mardi 7 juillet 2009

Ce lundi matin, une élue parisienne, Danielle Simonet, conseillère de Paris (Parti de gauche), alertait par un e-mail très viral sur le sort de Tristan Sadeghi, lycéen tout juste sorti de classe de première, à qui son proviseur refuse l’inscription en terminale. Sauf s’il s’engage par écrit à ne plus participer à des manifs ou des blocages, tels que ceux qui ont émaillé l’année, au lycée Maurice-Ravel, dans le XXe arrondissement comme ailleurs.
Rue89 a proposé à ce jeune élu représentant au conseil de la vie lycéenne de raconter son histoire, alors que la mobilisation autour de son cas commence à prendre.

Royaume-Uni : parents et élèves au rapport

mardi 7 juillet 2009

À partir de la rentrée prochaine, un nouveau mode d’inspection des établissements scolaires sera lancé en Angleterre : les parents et les élèves seront mis à contribution pour classer les écoles et ainsi, décider du déplacement éventuel d’un inspecteur. L’année dernière, 600 établissements scolaires avaient été épinglés pour ne pas avoir atteint les résultats escomptés alors que l’organisme d’inspection les avait très bien notés. Désormais, les parents et leurs enfants rempliront des questionnaires qui permettront de définir le niveau des écoles. Les meilleures d’entre elles seront inspectées tous les 5 ans (au lieu de tous les 3 ans actuellement). Les autres auront droit à des visites surprises plus fréquentes des inspecteurs. Une décision qui ne fait pas l’affaire des enseignants : leurs représentants dénoncent un manque de confiance dans les écoles et redoutent de faire l’objet d’une observation accrue dès la rentrée.