Suicide à Cléon  : trois enquêtes accablantes

mercredi 18 décembre 2013
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Après le suicide d’un technicien en avril à Renault Cléon, les enquêtes de l’inspection du travail, du CHSCT et du cabinet Technologia confirment que, comme ses collègues, il avait subi des menaces s’il continuait de faire grève.

« Le droit de grève est respecté, comment pourrait-il en être autrement dans une entreprise comme la nôtre  ?  » affirmait, en mai dernier, dans les colonnes du Journal d’Elbeuf, le directeur de l’usine Renault de Cléon (Seine-Maritime), en réponse aux accusations de «  pressions  » après le suicide d’un salarié dans son établissement. Dans la nuit du 21 au 22 avril, un technicien de maintenance de trente-cinq ans avait été retrouvé pendu dans un secteur isolé de l’usine. Dans une lettre manuscrite retrouvée le lendemain, il disait  : «  Merci Renault, merci de ces années de pression, chantage au travail de nuit… Où le droit de grève n’existe pas, ne pas protester sinon gare…  » La CGT du site avait alors dénoncé la menace, agitée par la direction envers les salariés de nuit qui avaient participé aux débrayages contre l’accord de compétitivité, de les faire basculer en équipe de jour. Et de leur faire perdre ainsi leur prime de nuit représentant 25, voire 30 % de salaire en plus.

Huit mois après le drame, le déni de la direction devient difficilement tenable. L’enquête de l’inspection du travail, bouclée en septembre, ainsi que les rapports du CHSCT et du cabinet d’experts Technologia, qui viennent d’être remis à la direction et que l’Humanité s’est procurés, confirment l’existence d’un tel «  chantage à la nuit  », et son rôle dans le passage à l’acte du technicien. Celui-ci travaillait depuis 2001, de nuit, dans le secteur «  arbres à cames  », un atelier rarement en grève mais qui, l’hiver dernier, s’était fortement mobilisé contre l’accord de compétitivité en cours de négociation au niveau national dans le groupe (voir encadré). Alors que la vingtaine de salariés avaient été plusieurs fois de suite en grève à 100 %, les trois enquêtes rapportent que dans la nuit du 14 au 15 février, ils ont reçu la visite du chef de département. Venu leur remettre un diplôme d’atelier, le cadre a profité de la rencontre pour tenter de les convaincre de l’inutilité de la grève. La discussion s’est arrêtée là, mais il s’est ensuite entretenu avec le chef d’unité (contremaître), qui est revenu vers les salariés en leur faisant part de la demande du cadre de lui fournir une liste de noms de salariés à faire «  redescendre  » en équipe de jour.

Un procès-verbal pour des faits de harcèlement moral

Une menace qui a immédiatement porté ses fruits puisque l’ensemble du secteur a cessé de faire grève, sauf le technicien de maintenance, qui s’est retrouvé isolé lors des débrayages suivants, jusqu’à la signature de l’accord de compétitivité, le 13 mars.

Dans son courrier adressé le 16 septembre à la direction, l’inspecteur du travail constate «  des menaces qui ont eu pour conséquence l’instauration d’un sentiment de peur et de renoncement à l’exercice du droit de grève, le 19 février notamment  », et annonce qu’un procès-verbal pour des faits de harcèlement moral sera établi à l’encontre de Renault SAS. Dans la même veine, la délégation d’enquête paritaire du CHSCT, composée pourtant pour moitié de représentants syndicaux et de membres choisis par la direction, conclut dans ses travaux rendus le 4 décembre, qu’«  au vu des entretiens réalisés, il apparaît que le facteur qui semble avoir eu un impact  » dans le suicide du technicien «  est le sentiment d’insécurité pour son maintien en équipe de nuit lié à l’exercice du droit de grève  ». Tout comme l’inspecteur du travail, la délégation rapporte que cette inquiétude sur un basculement en journée «  s’était déjà exprimée à l’occasion de mouvements de grève antérieurs  ». Et suggère un «  rappel des règles sur l’exercice du droit de grève  ».

De son côté, le rapport Technologia, commandé par Renault et présenté en CHSCT le 10 décembre, confirme que «  la majeure partie des salariés  » estiment que les pratiques de «  chantage à la nuit  » «  existent et ont existé sur le site  ». Concernant le suicide, il souligne l’importance de la «  dimension financière  » dans la vie du technicien, et évoque deux pistes. D’abord celle d’une «  pression financière devenue insupportable pour une raison inconnue et du ressort de la vie privée du salarié  », hypothèse possible mais «  qui est une pure spéculation  », indiquent les auteurs. L’autre piste, bien concrète, est que «  vu son engagement fort dans les grèves, dans un contexte de menace pesant sur son équipe, il disait se sentir menacé dans son poste de nuit, et donc dans une part importante de son revenu. L’hypothèse est que, du fait de la pression financière qu’il avait par ailleurs, l’avenir lui serait apparu comme une impasse  ». Vendredi, la direction de l’usine a diffusé aux salariés les résultats de l’enquête Technologia, mais sans un mot sur le suicide !

21 jours de congés volés par la compétitivité

Signé par les syndicats CFDT, CGC et FO le 13 mars, l’accord de compétitivité dans le groupe Renault a été fortement contesté à l’usine de moteurs et boîtes de vitesses de Cléon (4 000 salariés), en Seine-Maritime. Dans cet établissement où des améliorations en matière de temps de travail avaient été acquises par la lutte, son application entraîne la perte de 21 jours de congés par an pour les personnels en 2-8, et de 17 jours pour les équipes de nuit. «  L’accord s’est appliqué dans tout le groupe au 1er juillet, mais à Cléon nous avons réussi à la retarder jusqu’au 1er novembre  », explique Régis Louail, délégué CGT. Le rapport Technologia confirme que «  pour la grande majorité des personnes en équipe  », 
la suppression des 21 jours «  est vécue comme une perte choquante et sans contrepartie  ».

La fédération CGT de la métallurgie a attaqué l’accord en justice, mais a perdu en première instance. Après une audience début novembre, 
la cour d’appel de Versailles se prononce 
ce mercredi.


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Brèves

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dimanche 12 avril 2015

Les agents d’entretien payent cash les mesures d’économie des entreprises publiques. Après Radio France et le ministère des Finances, ils se mobilisent à la Bibliothèque nationale de France.
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Avec la future réforme des retraites, les égoutiers seront-ils condamnés à mourir au travail ?

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Ils partent en retraite à 52 ans, mais meurent beaucoup plus tôt que les autres catégories de travailleurs. Victimes d’une surmortalité liée à leur travail insalubre, au milieu des gaz mortels, des produits chimiques ou des rejets radioactifs d’hôpitaux, les égoutiers peinent à faire reconnaître leurs pathologies comme maladies professionnelles. A l’heure des privatisations, les égoutiers du secteur public se battent pour conserver leurs droits à une retraite anticipée et à des conditions de travail sécurisées. Reportage en Ile-de-France.
Lire la suite sur Bastamag

Éducation nationale : quelques remèdes de cheval pour dégraisser le mammouth

mercredi 26 juin 2013

À l’occasion de la remise récente au gouvernement de deux rapports sur l’Éducation nationale et sa gestion – celui de la Cour des comptes et celui de la médiatrice de l’Éducation nationale –, certains médias en profitent pour accabler les enseignants en relayant et en amplifiant les préjugés les plus communs à leur égard, et pour livrer, plus ou moins subtilement, leurs solutions pour redresser une école publique dont ils dressent un tableau apocalyptique…
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« Elle était la seule à maîtriser le braille, on l’a remerciée »...

jeudi 30 mai 2013

Karine (1) est auxiliaire de vie scolaire. Elle a notamment accompagné un élève autiste, puis une malvoyante. Elle adore ce qu’elle fait et pourtant, on vient de la congédier. Motif : AVS, ce n’est pas un métier. Elle a atteint les six ans maximum de CDD dans la fonction publique. Alors, direction Pôle emploi.
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A lire dans « Le Café Pédagogique » du 14 février 2011

lundi 14 février 2011

Le Centre d’Analyse Stratégique, organisme directement rattaché au Premier Ministre, vient de publier son rapport et l’idée toute faite selon laquelle l’emploi public serait en France une charge plus importante qu’ailleurs est bousculée...

Sur le Web : Le Café Pédagogique

Québec - La question épineuse du redoublement

mercredi 15 juillet 2009

L’interdiction du redoublement passée dans les mœurs scolaires québécoises pèse lourd sur le niveau des élèves qui entrent au secondaire
« Plusieurs élèves passent au secondaire sans avoir les acquis et je ne parle pas de petites faiblesses. Je parle de graves lacunes. » Cette parole d’enseignants n’est pas rare car ils commencent à récolter les – mauvais - fruits d’une réforme dont le maître mot est : pas d’échec possible. Même si l’interdiction du redoublement n’est pas officielle, elle est passée dans les faits. 2% seulement des élèves redouble la sixième année de primaire (l’année qui précède l’entrée en secondaire ou collège dans le système français). Mais à force de faire passer des enfants en échec scolaire sans les aider, la situation est devenue difficile en première année de cycle secondaire. Une des conséquences de cette baisse de niveau est le départ des bons élèves dans le privé : 30% des élèves choisissent des établissements secondaires dans le secteur privé ou dans les écoles élitistes du public. Résultat : les établissements normaux se retrouvent avec une forte concentration d’élèves en difficulté. Pour enrayer la spirale des lacunes et de l’échec scolaire, les spécialistes appellent à se concentrer sur la lecture, quitte à réduire le volume horaire d’autres disciplines. L’apprentissage de la lecture est un bon moyen pour repérer les failles dans les mécanismes d’apprentissage.
La Presse, www.cyberpresse.ca, 22 juin 2009

J’ai 17 ans et je suis exclu car j’ai fait blocage contre Darcos

mardi 7 juillet 2009

Ce lundi matin, une élue parisienne, Danielle Simonet, conseillère de Paris (Parti de gauche), alertait par un e-mail très viral sur le sort de Tristan Sadeghi, lycéen tout juste sorti de classe de première, à qui son proviseur refuse l’inscription en terminale. Sauf s’il s’engage par écrit à ne plus participer à des manifs ou des blocages, tels que ceux qui ont émaillé l’année, au lycée Maurice-Ravel, dans le XXe arrondissement comme ailleurs.
Rue89 a proposé à ce jeune élu représentant au conseil de la vie lycéenne de raconter son histoire, alors que la mobilisation autour de son cas commence à prendre.

Royaume-Uni : parents et élèves au rapport

mardi 7 juillet 2009

À partir de la rentrée prochaine, un nouveau mode d’inspection des établissements scolaires sera lancé en Angleterre : les parents et les élèves seront mis à contribution pour classer les écoles et ainsi, décider du déplacement éventuel d’un inspecteur. L’année dernière, 600 établissements scolaires avaient été épinglés pour ne pas avoir atteint les résultats escomptés alors que l’organisme d’inspection les avait très bien notés. Désormais, les parents et leurs enfants rempliront des questionnaires qui permettront de définir le niveau des écoles. Les meilleures d’entre elles seront inspectées tous les 5 ans (au lieu de tous les 3 ans actuellement). Les autres auront droit à des visites surprises plus fréquentes des inspecteurs. Une décision qui ne fait pas l’affaire des enseignants : leurs représentants dénoncent un manque de confiance dans les écoles et redoutent de faire l’objet d’une observation accrue dès la rentrée.