L’enseignement professionnel : Filière d’avenir ou voie de garage ?

Contribution au débat sur l’enseignement professionel.
lundi 12 novembre 2007
par  Didier Alliard
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I – Quelques observations

Les CET et les LEP avaient naguère une fonction : Apprendre un métier à des élèves qui ne pouvaient ou ne souhaitaient pas entreprendre de trop longues études. Les professeurs, la plupart du temps recrutés dans des entreprises privées, transmettaient leur savoir faire à des élèves généralement issus de milieu ouvrier qui savaient de quoi on parlait. Quand un élève préparait un CAP de tourneur, au moins un membre de sa famille – sinon son père – était tourneur. Quant aux entreprises du coin, tout le monde les connaissait. L’enseignement professionnel, c’était l’école de la classe ouvrière. On savait d’où on venait, on savait où on allait, même si ce n’était pas forcément bien loin … Et la fierté des professeurs de l’enseignement professionnel public était - à la différence de l’apprentissage patronal – qu’ils formaient des citoyens et non seulement des exécutants (grâce à la place de l’enseignement général en particulier)

Les temps ont changé et ce qui fut longtemps les fondamentaux de l’enseignement professionnel a pris du plomb dans l’aile. Trois raisons (entre autres) à cela :

1 – L’évolution du tissu économique et les « besoins des entreprises »

Certains secteurs n’ont pas énormément évolué ces dernières années. Que ce soit le bâtiment, l’hôtellerie et la restauration, la coiffure … les technologies ne sont pas fondamentalement différentes et d’ailleurs, le niveau de qualification plancher est toujours à peu près le même (CAP ou BEP). Ce qui a changé, en particulier dans le cas du bâtiment, c’est que les problèmes de recrutement liés au papy boom ont obligé les entreprises à offrir des conditions d’embauche un peu plus intéressantes aux jeunes pour les attirer. La campagne des fédérations du bâtiment ces cinq dernières années est d’ailleurs source d’inspiration pour d’autres fédérations patronales. Il faut néanmoins noter que c’est dans ces secteurs (bâtiment, restauration, coiffure …) que l’apprentissage rencontre encore aujourd’hui le plus de succès.

Dans l’industrie, le problème est différent. La nature des entreprises a changé : on ne trouve presque plus de grosses boîtes de plusieurs centaines d’ouvriers, mais une multitude de PME voire TPME. Le nombre global de salariés des industries de la métallurgie par exemple n’a pas beaucoup diminué (environ 60000 en Haute Normandie aujourd’hui), mais les métiers ne sont plus les mêmes. Ces PME (qui sont le plus souvent sous traitantes de donneurs d’ordre) sont positionnées sur des productions spécifiques ou de proximité, faisant appel à des savoir-faire particuliers que leurs commanditaires ne trouvent pas à l’étranger, là où la main d’œuvre est bon marché.

Il est évident que les emplois proposés par ces entreprises demandent (et demanderont de plus en plus) un niveau de qualification élevé. A titre d’exemple, les bureaux d’études recrutaient, il y a dix ans encore, des dessinateurs de niveau Bac Pro. Aujourd’hui, l’heure d’étude en Inde coûte 7,5 € (les plans en quelques jours par Internet)
Conséquence, les bureaux d’études ne recrutent plus que des conducteurs de projet d’un niveau plancher Bac + 2 (BTS) et sous-traitent ce qui faisait le boulot de nos Bac Pro …

Le gros problème des entreprises des métiers de la métallurgie aujourd’hui, c’est qu’elles ne trouvent personne à embaucher. Les départs en retraite sont légion et ni les lycées professionnels, ni même les CFA, ne sont en mesure de fournir des jeunes qualifiés. Ceux-ci (j’y reviendrai plus loin) ayant déserté les filières industrielles. Les filières STI ont perdu 1000 élèves dans l’Académie en dix ans !

2 – L’école et son enseignement professionnel :

Progressivement, l’enseignement professionnel est devenu la voie de garage du système éducatif.

La faute aux patrons d’abord, qui proposent (ou ont proposé) dans certains secteurs des salaires et des conditions de travail scandaleuses et qui, en détruisant une bonne partie du tissu industriel, ont dissuadé les jeunes de s’engager dans des filières trop aléatoires.

La faute à nos ministres successifs, qui ont toujours défendu en théorie la « revalorisation de la voie professionnelle » tout en poussant (en réalité) à une orientation prioritaire vers l’enseignement général et technologique provoquant ainsi l’orientation par défaut vers les LP avec toutes les conséquences que l’on connaît.

La « faute » enfin (même si celle-là est plus excusable), à une méconnaissance de nos collègues de collèges sur la réalité de l’enseignement professionnel et de son évolution.

Ces dernières années, d’un enseignement court (deux ou trois ans), donnant accès à un métier, on est arrivé (dans bien des cas) à un enseignement passoire, qui perd une bonne partie de ses élèves en cours de route. Sur 3000 élèves de BEP industriels par exemple dans l’Académie, seul un millier arrive en Bac Pro … Toutes filières confondues, sur dix élèves de BEP, seuls entre trois et quatre arrivent en Bac Pro …
Combien de nos collègues se plaignent de classes entièrement composées d’élèves sans aucune motivation, qui sont là « parce qu’il y avait de la place ».
Et bien sûr, l’échec scolaire étant inéluctable, les lycées professionnels dans certains quartiers deviennent totalement ingérables.

3 – Les jeunes …

Faisons court : pour diverses raisons évoquées plus haut, une grande partie des « métiers » que proposent les lycées ont peu de succès chez les jeunes.

Paradoxalement, ce sont les secteurs qui proposent les conditions de travail les plus difficiles et les salaires les plus bas (la vente, la coiffure, les carrières médico-sociales, le tertiaire en général …) qui attirent toujours le plus de candidat(e)s. Il faut dire que les patrons, les commerçants, les artisans, n’ont que l’embarras du choix et qu’ils peuvent imposer leurs conditions étant donné le nombre de jeunes qui sortent tous les ans des écoles publiques et privées. Et c’est l’inflation du diplôme … il n’est pas rare de trouver des caissières de supermarché avec leur BTS en poche, payées 1200 €. Idem pour les secrétaires.

Les filières industrielles, en revanche, sont désertées … dans des secteurs où l’offre d’emploi explose. Comme expliqué plus haut, les entreprises cherchent à recruter pour remplacer les départs en retraite (qu’elles n’ont évidemment pas anticipé) à des postes de plus en plus qualifiés. Les demandes qui arrivent dans les lycées pro ou dans les CFA en étonneraient plus d’un … le salaire moyen d’embauche pour un Bac Pro productique par exemple est à 1500 € nets dans l’Eure. Tous les établissements de formation professionnelle sont confrontés au même problème : une demande énorme des entreprises et … aucun élève à qui proposer l’emploi.

II – Quel lycée professionnel pour demain ?

Deux éléments induisent mes conclusions :

1 – Dans la situation actuelle, nous dira-t-on, il faut bien « placer » quelque part les élèves (de plus en plus nombreux) qui sont en situation d’échec dans le système éducatif. Les conditions socio-économiques ne sont évidemment pas étrangères à ces échecs et la réduction des moyens attribués aux dispositifs de re-médiation (fermetures des classes relais entre autres) n’arrange rien.

Dans ce cadre, les lycées professionnels sont tout désignés pour accueillir ces élèves et c’est bien là notre problème : la distorsion entre le niveau de qualification de plus en plus élevé des emplois proposés par les entreprises et le niveau de plus en plus faible des garçons et filles que nous recrutons.

La tendance est incontestablement à l’aggravation : il faut être bien conscient que rester dans la situation où nous sommes ne peut conduire qu’à une détérioration progressive de nos conditions de travail, à un appauvrissement de la qualité de notre enseignement, avec des perspectives de débouchés professionnels pour les élèves de plus en plus aléatoires.

2 – D’autre part, qu’on le veuille ou non, la nécessité de se former tout au long de la vie fera loi demain dans une majorité de secteurs professionnels. La remise en cause technologique, le réajustement de ses connaissances et savoir-faire seront incontournables.

C’est déjà le cas pour des salariés qui sont envoyés en stages de mise à niveau par leurs entreprises dans des centres de formation professionnels privés, demain ce sera à grande échelle.

De deux choses l’une :

  • soit l’on accepte que tout ce travail de formation professionnelle soit la chasse gardée d’organismes patronaux plus ou moins compétents qui ne sont souvent que des pompes à fric de financements publics
  • soit l’on considère que les lycées professionnels sont les lieux privilégiés où les travailleurs pourront bénéficier – à tout moment de leur vie – d’un complément de formation, ou même reprendre des études interrompues pour une raison ou une autre.

Cette deuxième option nécessite un véritable bouleversement de notre métier d’enseignants, c’est vrai, et certainement une remise en cause d’un certain nombre de « principes ». Pour ma part, je pense que ça vaut le coup.
Nous devons faire nôtres certaines évolutions du système d’enseignement professionnel, à notre manière, avec nos objectifs et nos valeurs.

Alors oui au « lycée des métiers » qui permettra de diversifier l’offre de formation et d’accueillir des élèves, mais aussi des travailleurs et des demandeurs d’emploi.

Oui à l’élévation des niveaux de qualification avec le Bac Pro en trois ou quatre ans comme objectif pour la majorité des élèves et la possibilité de poursuivre ses études.

Nous devons exiger :

  • Une clarification du message de l’institution sur la valorisation de la filière professionnelle, une vraie campagne d’information publique, massive, sur les débouchés possibles, un travail de formation à l’orientation pour les enseignants
  • L’attribution de moyens conséquents permettant une réactivation des dispositifs de lutte contre l’échec scolaire abandonnés parce que « coûtant trop cher » (classes relais, quatrièmes troisièmes techno, d’autres …) : le lycée professionnel ne doit plus être la voie de garage du système éducatif !
  • La titularisation et la formation des enseignants précaires de plus en plus nombreux dans les LP

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