La culture de la grève ou celle du résultat ?

vendredi 28 novembre 2008
par  Hugues CARON
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Libération vendredi 28 novembre 2008.

En dénonçant, le 20 novembre, la « culture de la grève qui nous empêche de débattre de la réalité qui concerne les élèves » Monsieur le ministre Xavier Darcos, sous l’aspect d’un truisme, a adopté un discours beaucoup plus radical qu’il n’y paraît. Comment en effet ne pas réagir à l’emploi du mot « culture » qui, incidemment, concerne un aspect central du travail des professionnels de l’enseignement et de la recherche ? Or, Darcos emploie le mot dans un sens bien précis, celui d’un particularisme définitif et irrécupérable emploi qui peut être qualifié de « culturalisme » : la prise de position d’une partie de la population, quelle qu’elle soit, y est réduite à l’expression d’une culture qui « les » détermine y compris malgré « eux » et dans laquelle on les fige, parfois sous prétexte de « respecter leur » culture.

Ce point de vue a déjà été appliqué à toutes sortes de mouvements sociaux. Voilà qu’il s’applique maintenant, depuis quelque temps déjà, à divers interlocuteurs du monde professionnel. Bien évidemment, en réduisant à l’avance le mouvement des enseignants et chercheurs à la manifestation d’une culture, Darcos disqualifie a priori tout contenu possible de leurs revendications. Tout ce qu’ils vont dire ou revendiquer ne sera que l’expression de « leur culture », ce qui revient à dire que leur discours n’est pas considéré comme une prise de position, aussi discutable soit-elle, dans le « débat » introuvable qu’il évoque, mais comme l’expression d’un folklore suranné et incurable. Cela revient de fait à refuser, aujourd’hui aux professionnels de l’enseignement et de la recherche comme hier à ceux de la justice, non seulement l’accès à l’espace du discours sur les affaires de la cité, mais aussi la reconnaissance de la possibilité de la légitimité d’un discours sur des réalités qui sont pourtant en plein cœur de leur champ de compétence professionnelle. Ainsi le point caractéristique est ici la constance avec laquelle ce gouvernement joue l’Etat contre les professions et les professionnels, que ce soit dans le domaine de la justice, de l’éducation, de la recherche ou encore de la médecine hospitalière et de la psychiatrie.

La présence remarquée, et au demeurant fort courageuse, de professeurs de l’école libre dans les manifestations du 20 novembre, montre d’ailleurs clairement que le mouvement ne peut plus être pensé, aujourd’hui, sur le mode de la défense des « privilèges des fonctionnaires » : il est devenu, depuis quelque temps déjà, un mouvement de professionnels de l’enseignement et de la recherche. De ce point de vue, on doit cependant reconnaître que les propos de Darcos sont en pleine cohérence avec l’action de son gouvernement. Ce dernier, en réduisant toute culture professionnelle à un particularisme nuisible, semble ne pas avoir rencontré l’idée que la culture des professionnels pouvait avoir un rapport avec des savoirs, avec des valeurs, voire avec l’expérience des réalités sur lesquelles ils travaillent - autres sens, d’ailleurs fort intéressants, du mot culture. En outre, en réduisant la grève à l’expression d’un particularisme culturel, Darcos semble oublier deux faits fondamentaux : le fait qu’il s’agit, d’une part, d’un droit historique, et d’autre part, d’un moyen collectif de transmettre un message aux représentants du peuple dans un Etat démocratique. A ce jour et depuis 1864, la grève est un droit, autrement dit, non pas une bizarrerie culturelle, mais, à quelques exceptions près, une ressource d’action universelle, reconnue comme telle, et inscrite dans la loi. L’obtention de ce droit est une page somme toute plutôt glorieuse de l’histoire de tous les Français, et le président de la République, en exprimant son admiration pour Jean Jaurès, a tout à fait bien montré à quel point ce défenseur historique de la grève faisait partie, universellement et bien au-delà des dissensions partisanes, de notre patrimoine culturel à tous. Droit historique et référence culturelle universelle, la grève est aussi, peut-être avant tout, une tentative de transmettre un message collectif, en l’occurrence, en pointant des réalités que Darcos ne veut pas voir. Nous n’en citerons que trois.

La première concerne la suppression des Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (Rased). Xavier Darcos fait partie d’un gouvernement qui a fait de la lutte contre la délinquance l’une de ses énergiques priorités. Comment, dès lors, ne pas s’étonner de la suppression prévue d’un dispositif qui tente de remédier dès l’enfance à des difficultés vécues et (ou) détectées à l’école, difficultés dont le non-traitement pourrait risquer de conduire ces enfants à la délinquance ? On notera au passage que la mobilisation spectaculaire des enseignants du primaire pour sauver les Rased atteste que ces enseignants, loin d’être fermés sur une culture professionnelle étroite, plébiscitent le recours à d’autres professionnels ayant des compétences complémentaires des leurs.

Le deuxième point concerne les sciences économiques et sociales, menacées de marginalisation par le projet de réforme du lycée, et qui jouent pourtant un rôle fondamental dans l’apprentissage du « débat sur la réalité qui concerne les élèves » - aujourd’hui, en particulier, la réalité de la faillite du système financier international.

La troisième réalité que nous citerons, et que Darcos, par une figure de rhétorique éprouvée depuis plusieurs décennies dans les entreprises, tente de voiler derrière un discours de la qualité, n’est autre que l’importance de la « culture du résultat ». Car c’est bien en définitive par son adhésion sans limite à celle-ci, qui dans son exclusivité implique la fermeture à toute forme de savoir professionnel, que le gouvernement s’en prend systématiquement, au nom des chiffres, à tout ce qui ressemble aux professions et aux professionnels. La dénonciation de la grève comme particularisme culturel révèle ainsi à quel point la culture du résultat est devenue la croyance exclusive d’une partie importante des grands serviteurs de l’Etat aujourd’hui.

Xavier Roux enseignant agrégé et membre du laboratoire Professions-Institutions-Temporalités (Printemps), CNRS, université de Versailles


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mercredi 15 juillet 2009

L’interdiction du redoublement passée dans les mœurs scolaires québécoises pèse lourd sur le niveau des élèves qui entrent au secondaire
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La Presse, www.cyberpresse.ca, 22 juin 2009

J’ai 17 ans et je suis exclu car j’ai fait blocage contre Darcos

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Ce lundi matin, une élue parisienne, Danielle Simonet, conseillère de Paris (Parti de gauche), alertait par un e-mail très viral sur le sort de Tristan Sadeghi, lycéen tout juste sorti de classe de première, à qui son proviseur refuse l’inscription en terminale. Sauf s’il s’engage par écrit à ne plus participer à des manifs ou des blocages, tels que ceux qui ont émaillé l’année, au lycée Maurice-Ravel, dans le XXe arrondissement comme ailleurs.
Rue89 a proposé à ce jeune élu représentant au conseil de la vie lycéenne de raconter son histoire, alors que la mobilisation autour de son cas commence à prendre.

Royaume-Uni : parents et élèves au rapport

mardi 7 juillet 2009

À partir de la rentrée prochaine, un nouveau mode d’inspection des établissements scolaires sera lancé en Angleterre : les parents et les élèves seront mis à contribution pour classer les écoles et ainsi, décider du déplacement éventuel d’un inspecteur. L’année dernière, 600 établissements scolaires avaient été épinglés pour ne pas avoir atteint les résultats escomptés alors que l’organisme d’inspection les avait très bien notés. Désormais, les parents et leurs enfants rempliront des questionnaires qui permettront de définir le niveau des écoles. Les meilleures d’entre elles seront inspectées tous les 5 ans (au lieu de tous les 3 ans actuellement). Les autres auront droit à des visites surprises plus fréquentes des inspecteurs. Une décision qui ne fait pas l’affaire des enseignants : leurs représentants dénoncent un manque de confiance dans les écoles et redoutent de faire l’objet d’une observation accrue dès la rentrée.