Arts appliqués : Quand la culture n’a plus cours

lundi 29 juin 2009
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Alors que la réforme des lycées est reportée sous la pression des élèves et des enseignants, celle de l’enseignement professionnel est maintenue pour la rentrée 2009. Sans concertation ni débat préalables, elle aura des conséquences majeures pour un public déjà fortement touché par l’échec

SYLVIE BORDET EST ANÉANTIE catastrophée, sans voix. Elle qui enseigne depuis plus de trente ans maintenant les arts appliqués en lycée professionnel, elle n’ose presque plus se projeter dans l’avenir, tant l’horizon lui semble sombre. Un métier qu’elle adore pourtant, une matière qui la passionne, des élèves qu’elle apprécie. « J’ai choisi d’enseigner en lycée professionnel par conviction, non par contrainte. Je ne le regrette toujours pas. » Comme anesthésiée par les coups bas en perspective mais, pas encore totalement résignée, elle a décidé de se battre jusqu’au bout. Une implication personnelle et professionnelle très forte, à la hauteur de la désespérance qui la mine aujourd’hui : Sylvie comme ses collègues du lycée François Clouet de Tours, comme la majorité des enseignants d’arts appliqués dans l’Hexagone...

En janvier 2009, la prof d’éducation artistique ose envoyer une lettre ouverte à M. Darcos, son ministre de tutelle. Pour lui faire part de son étonnement et de son incompréhension, solliciter des explications et le prier de renoncer à ses projets. En vain... La décision du ministère de l’Éducation nationale, applicable dès 2009, est pour l’heure maintenue : jusqu’alors de deux heures par semaine, les cours d’arts appliqués sont réduits de moitié à la rentrée prochaine ! Militante syndicale à la CGT-Educ’Action, Sylvie Bordet est indignée par une telle mesure : dramatique pour les élèves en lycée professionnel, pénalisante pour les enseignants. Elle est d’autant plus indignée que rien ne présageait d’une telle éventualité. « À deux reprises, nos inspecteurs nous ont réunispour que l’on prenne connaissance des nouveaux programmes très ambitieux, notamment dans le domaine de l’histoire des arts. Des programmes alléchants », souligne Sylvie qui pense alors, à l’unisson de ses collègues, qu’elle bénéficiera de moyens supplémentaires pour appliquer ces nouvelles directives. Un espoir vite terni, lorsque les « dotations horaires » tombent dans chaque établissement : les cours d’éducation physique sont amplifiés d’une heure supplémentaire, au détriment de l’éducation artistique ! Réunis en un Groupe de recherches en arts appliqués des académies de Lyon et Grenoble (le Graaal), les enseignants de ces académies sont catégoriques : « C’est par l’initiation culturelle (théâtre, danse, peinture et musique) que nos élèves en lycée professionnel découvrent le goût du savoir », affirment-ils dans un manifeste rendu public.

« Cette démarche éveille une curiosité endormie chez des élèves qui ont souvent perdu confiance en eux-mêmes et sous-estiment leurs capacités d’expression », Un constat plutôt positif pour des élèves qui, souvent, n’ont pas choisi la filière du lycée professionnel, mais à qui elle fut imposée au regard des insuffisances de leur dossier scolaire, de leurs difficultés à s’inscrire dans le cursus classique. En dépit de ses richesses et qualités, une orientation fréquemment dévalorisée dans le regard des parents, pire encore, souvent jugée dévalorisante aux yeux mêmes des élèves... Or, les recherches conduites par ces mêmes profs de la région Rhône-Alpes l’attestent : la méthodologie employée dans leur domaine d’enseignement (observer, décrire, comparer, raisonner et communiquer) favorise le développement de la pensée, du langage et de l’esprit critique, « elle est parfaitement adaptée à un public scolaire en difficulté ».

Qu’ils soient en poste à Bordeaux ou à Rennes, à limoges ou en Île-de-France, face au mutisme de leur ministre de tutelle devant leurs doléances, face au silence pesant du secrétaire d’État à la formation professionnelle, les profs d’éducation artistique et d’arts appliqués ne décolèrent pas. Pourquoi détruire un enseignement de qualité qui fonctionnait et produisait des effets bénéfiques ? Sylvie Bordet en témoigne, et ses collègues aussi. « Bien souvent, les arts appliqués jouent un rôle de révélateur ou servent de médiation dans le parcours de mes élèves. Eux qui doutent beaucoup de leurs compétences et de leurs capacités, ils découvrent là une autre façon de s’exprimer, de s’extérioriser, ils découvrent surtout qu’ils ne sont pas que ces « nuls » dont l’image leur colle à la peau depuis le collège, parfois depuis l’école primaire. »

Et Thomas Le Cœur, prof au lycée professionnel Champo de Mauléon, sur l’académie de Bordeaux, de surenchérir ; « nous sommes face à un public d’élèves qui n’a pas souvent accès aux manifestations artistiques, et qui ne s’y intéresse pas naturellement. En passant à une heure par semaine d’enseignement, comment pourrons-nous conduire à bien des projets avec eux ? » La question n’est pas de moindre importance lorsque l’on tente de se plonger, concrètement, dans le déroulé d’un cours. Celui-ci exige déjà beaucoup de temps dans la mise en place et la préparation du matériel, qu’il soit graphique ou autre, dans l’énoncé et la compréhension des consignes.

Mission Impossible

Sur l’unique heure prévue, que restera-t-il effectivement pour la réalisation de tel ou tel travail artistique, alors qu’est inscrit aussi à l’ordre du jour des nouveaux programmes un temps spécifique d’étude sur l’histoire des arts ? « Mission impossible », s’insurgent à juste titre Sylvie, Thomas et les autres. Certes, depuis quelques années déjà, l’enseignement des arts est régulièrement remis en cause. Sans être aussi clairement énoncée, l’idée fait son chemin en la tête de nombre de nos gouvernants et capitaines d’industrie : quelle utilité pour le titulaire d’un BEP ou d’un bac pro, voire d’un simple salarié, de développer son sens artistique, de connaître la genèse de telle œuvre ou la biographie de tel plasticien ? À l’heure où la priorité est mise sur les économies budgétaires et les suppressions de postes, offrir à l’élève l’opportunité de développer son sens critique et de s’approprier un patrimoine artistique n’apparaît plus comme une affaire rentable. Les réformes à venir du collège et du lycée n’inaugurent d’ailleurs rien de bon à la lecture des projets repoussés à 2010 : les arts plastiques devenant peut-être de simples activités périscolaires au collège, possible réduction de cinq heures à trois heures des filières spécialisées en lycée, d’autant que la première proposition du ministre Darcos noyait les « ateliers artistiques » dans une thématique « Humanité-Arts », comprenant aussi la littérature et les langues vivantes, le latin et le grec... Prof de français au lycée parisien d’arts appliqués Auguste Renoir, responsable syndical au SNES, Jean-Jacques Anding n’est guère optimiste : « Dans la réforme concoctée par le ministère, h flou le plus artistique demeure sur les options de détermination, nous n’avons à ce jour aucune certitude ni assurance de leur continuité ».

Moins d’options offertes aux élèves

Article de la NVO à télécharger II le constate dans son établissement d’ailleurs, certaines sections d’arts appliqués, telle celle « Décor céramique », sont remises en cause depuis leur création en 1968. Jusqu’au rectorat de Paris qui ne masque pas ses interrogations sur l’avenir des bacs STI et des BT : ce n’est pas d’aujourd’hui que le ministère voit d’un mauvais œil la trop grande multiplicité des options offertes aux élèves ! « C’est le principe même de l’égalité des chances qui est ainsi bafoué, constate Jean-Jacques Anding, au nom de la rentabilité, le ministère semble vouloir instaurer comme socle et logique de sa politique, d’un côté le rapprochement et peut-être la fusion entre certains lycées qui proposent des cursus spécialisés en arts plastiques ou en arts appliqués pour en faire des filières sélectives, de l’autre, la concurrence entre établissements pour aboutir à la fermeture de sections ». Pour la CGT, en tout cas, le doute n’est pas de mise : l’enseignement artistique en lycée professionnel doit garder toute sa place pour que les jeunes puissent disposer d’un enseignement général complet au côté d’une formation professionnelle solide. Pour la confédération syndicale, l’accès à l’art et à l’enseignement artistique à l’école demeure une revendication fondamentale. Qui ne manque pas, d’ailleurs, de rappeler la mission du service public de l’enseignement : former l’homme, autant que le travailleur et le citoyen ! « Les arts appliqués en lycée professionnel, c’est l’art au quotidien : design d’objet, design d’espace et design graphique, dits autrement mode, pub et architecture, souligne la fédération Éduc’Action, des domaines constitutifs de notre société qui nous aident à mieux comprendre notre environnement. De quel droit amputer cet accès à la culture pour tous les élèves, pourquoi réduire les arts appliqués à une portion congrue dans la formation qualifiante d’un futur bachelier ? » D’autant que cette matière recèle bien des trésors inestimables pour nombre d’élèves : l’initiation à l’histoire de l’art, la possibilité de découvrir et de fréquenter des lieux culturels, la chance de s’épanouir autrement en réalisant des travaux artistiques... « C’est enfin pour des jeunes, souvent démunis face à l’art, un moment qui leur permet d’accéder à une culture trop souvent altiste et hermétique à celui qui n’a pas reçu les clefs ou les outils de compréhension. »*


Des paroles aux actes

En pleine campagne électorale, qu’ils s’appellent Darcos ou Sarkozy, les politiques ont l’art de s’exprimer. Un petit rappel pour ne pas oublier : « La culture émancipe et libère [...]. La question de la culture aujourd’hui, c’est celle de l’enseignement artistique. C’est-à-dire à la fois celle de l’enseignement de ce qu’est l’art, de ce qu’est la beauté et celle de l’enseignement de la pratique artistique, de la pratique de la musique, du chant, de la danse, de la peinture, du dessin, du théâtre. .. La question fondamentale est celle de l’enseignement artistique non plus comme le parent pauvre de l’enseignement général, mais comme le pilier d’une culture générale [.,.]. L’école ne peut pas enseigner la création artistique mais elle peut donner le goût de l’art et contribuer à former le jugement. » (Nicolas Sarkozy, à Besançon en mars 2007).
« Dans le domaine des politiques culturelles, la vraie priorité, ce sera toujours l’enseignement artistique. Car c’est avec les jeunes que tout se joue [...]. Si on ne les rend pas curieux de ce qui est beau, si on ne les met pas en contact avec les grandes œuvres de la sensibilité et de l’esprit humain, si on ne leur transmet pas une culture commune, on les privera d’un trésor inestimable [...]. Il faut réconcilier le culturel et le cultivé, faire entrer la culture et l’art à l’école et dans les quartiers. Les collèges et les lycées devraient être des lieux de rencontre avec les artistes et des lieux de pratique artistique. » (Xavier Darcos, sur son blog de campagne en mai 2007.


Une attaque sans précédent

Qui le sait ? Si la réforme du lycée général et technique est repoussée, celle des lycées professionnels est maintenue pour la rentrée 2009. Avec, outre la refonte des programmes, deux mesures qui scandalisent la communauté éducative : la suppression du SEP en deux ans et la mise en place d’un bac pro en trois ans au lieu de quatre jusqu’à maintenant ! Face à de telles mesures, nombre d’enseignants accusent « le déni par l’État de la voie professionnelle ». Ainsi, Gérard Verdun, enseignant au lycée Léonard de Vinci dans le 7* arrondissement de Paris, n’hésite pas à dire que « le baccalauréat professionnel en trois ans, c’est le diplôme de l’échec scolaire ». Pourquoi ? Parce que nombre d’élèves en difficulté scolaire, accueillis précédemment en BEP, n’oseront pas se lancer dans une filière longue, parce qu’un tel bac en trois ans (antérieurement deux ans en BEP puis deux ans en bac pro) ne leur ouvrira pas dans les meilleures conditions la porte d’un éventuel enseignement supérieur... Ce système, encore plus sélectif, ne semble viser qu’un objectif : aux uns les CAP d’insertion et les sections d’apprentissage calibrées sur les besoins du patronat aux autres, une section professionnelle au rabais. Avancent aussi masqués d’autres intérêts, une réduction de postes et des heures d’enseignement général et professionnel en moins, pour aboutir à une « dévalorisation des diplômes et à la déprofessionnalisation de la formation professionnelle publique », selon Gérard Verdun. Une réforme du lycée professionnel que la CGT entend dénoncer et combattre. Pour le maintien des cursus en quatre ans.

La Nouvelle Vie Ouvrière, 29 mai 2009


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Au sujet des dépenses scolaires…

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Chaque année, à l’approche de la rentrée, on retrouve dans les médias des articles plus ou moins bien renseignés sur les « dépenses de la rentrée des classes ». Je les parcours toujours avec un peu d’agacement quand ils mettent en avant les nouveaux cartables, les vêtements, les classeurs, les crayons et les compas, les garderies et les cantines.
Parler de ces frais là, c’est évoquer l’arbre pour cacher la forêt. Les cartables et les compas durent facilement plusieurs années et les vêtements ne me semblent pas être une dépense scolaire : mes filles iraient-elles nues si l’école n’existait pas ? Idem pour la cantine : il faut manger même en dehors de l’obligation scolaire. Admettons pour la garderie des petits. Ce qui m’interpelle, ce sont les frais dont on parle moins et qui pourtant jalonnent bien le parcours scolaire des jeunes.
Lire la suite sur le site de l’Ecole démocratique

Ecole élémentaire : en France, le nombre d’élèves par enseignant supérieur à la moyenne OCDE (Depp)

vendredi 16 août 2013

Selon la revue « L’Éducation natio­nale en chiffres » de la Depp, le taux d’encadrement dans les écoles élémen­taires fran­çaises se situe en des­sous de la moyenne des pays de l’OCDE.
Le taux d’encadrement dans les écoles élémen­taires fran­çaises est en des­sous de la moyenne des pays de l’OCDE, selon la revue « L’Éducation natio­nale en chiffres » éditée par la Depp et parue en juillet 2013.
Dans les pays de l’OCDE, le nombre moyen d’élèves par ensei­gnant était à ce niveau de 15,4, en 2011 contre 18,4 en moyenne en France.

Loire-Atlantique / Rythmes : lettre ouverte des UD CGT, FO, FSU et Solidaires au DASEN et aux 26 maires de Loire-Atlantique appliquant la réforme en 2013

samedi 29 juin 2013

Depuis plusieurs mois, nos organisations syndicales ne cessent de dénoncer la précipitation et les dangers contenus dans la réforme des rythmes scolaires. Si les appréciations de nos syndicats respectifs peuvent diverger sur l’analyse de la loi Peillon et de son volet sur les rythmes scolaires, cela ne nous empêche en rien de partager nombre de points de vue sur les effets néfastes de cette réforme. Les propos volontaristes des municipalités ayant décidé de s’engager dès septembre 2013 dans la mise en œuvre du pan de réforme sur les rythmes ne résistent pas à un l’examen pragmatique. Pour notre part cette réforme relève plus d’un projet politique portant sur la territorialisation de l’École que sur les effets bénéfiques pour les enfants et les familles.
L’intention gouvernementale affiche une volonté de servir la réussite scolaire des élèves. Nous pensons qu’il y a loin du discours à une réalité qui malmène aussi les personnels concourant aux rythmes éducatifs des enfants. Les campagnes de communication politiciennes ne peuvent dissimuler les malaises grandissant autour de la rentrée 2013 précipitée.
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